Les Nouvelles de la Boulangerie

Le client qui se croyait roi.

Cette histoire m’a été racontée par une ancienne boulangère.

«Il y a quelques années, nous avions parmi nos bons clients, un restaurateur. Il prenait livraison, tous les matins, d’une centaine de petits pains individuels boulés et tous les matins, il exprimait d’un ton méchant son impatience
« Dépêchez-vous ! Je n’ai pas qu’ça à faire ! » avant de critiquer les pains de la veille, trop cuits, trop gros, trop petits. Bref, rien ne semblait lui convenir et sa visite quotidienne devenait un véritable supplice, au point qu’aucune des vendeuses ne voulait le servir. Je me devais donc d’affronter le dragon.
Encore jeune et soucieuse de garder ce client, j’avais tendance à faire profil bas et à écouter les reproches sans oser même lui répondre, tout en pensant que cet homme devait être mal dans sa peau pour reporter une telle aigreur sur ses fournisseurs.
D’ailleurs, qui étaient-ils à ses yeux ? De simples exécutants à sa botte qui courbaient l’échine quand il haussait le ton. Quelle délectation ! Deux ans plus tard, lorsque la coupe (la mienne) fut pleine, ce fut le clash. Trop, c’était trop. Comme tous les matins, la critique acide, méchante et injustifiée, a fusé ; mais cette fois-ci, elle s’est heurtée à un mur. Sans hausser le ton et avec une pointe d’ironie dans la voix, je me suis entendue lui demander : « Comment se fait-il que vous continuiez à vous approvisionner chez nous, si vous êtes si mécontent de notre pain ? ». Je n’en revenais pas moi-même. Comment avais-je osé ? J’étais folle ou quoi ? On allait perdre le client, par ma faute.
Il quitta la boutique sans cacher sa rogne, en disant : « N’oubliez pas que le client est roi ! ». Prise de court, je n’ai pas eu le temps de lui répondre (c’était sans doute mieux ainsi) que la royauté avait été abolie depuis belle lurette dans notre pays, qu’il était sans doute un éternel insatisfait, que je plaignais sa femme, que…bref, j’aurais pu lui en dire après avoir, des mois durant, fait des courbettes devant ce roi des casseroles, ce tyran en toque.
En attendant, je n’étais pas vraiment fière. Cent petits pains par jour en moins, c’est une partie du chiffre d’affaires qui s’envolait et peut-être une mauvaise publicité à la clef.
Je passai une très mauvaise nuit. Sa commande du lendemain (que nous avions maintenue) allait-elle nous rester sur les bras ? A l’ouverture, mes jambes tremblaient, j’avais des sueurs froides. Soudain, la 4L blanche s’est arrêtée, juste devant l’entrée de la boutique. Je m’attendais à voir mon restaurateur en furie venir me jeter à la figure que je pouvais garder mon pain.
Et là, surprise ! Le râleur s’était transformé en un client « normal », nous gratifiant même d’un bonjour. Pourquoi avais-je tant attendu pour réagir ? ».
C’est ainsi que sans colère, le maître queux a été gentiment remis à sa place, celle du client qu’on sert toujours avec plaisir, lorsqu’il reste courtois et nous respecte.